Culture métisse des îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien

 

 

Sud ouest ocean indien

 

 

L'histoire de la Réunion et celle de Maurice, de Rodrigues et des Seychelles sont sensiblement identiques. Entre le 12ème et le 16ème siècle, ces îles vierges sont toutes accostées et visitées par des marins malais, arabes puis européens.

Ce n’est qu’au cours du 17ème siècle que les puissances Européennes s’y installent, dans un premier temps pour ravitailler les bateaux de commerce qui contournent le Cap de Bonne-Espérance pour se rendre aux Indes ; et, dans un deuxième temps pour y produire sur place du café, du sucre et des épices. Rapidement, des apports d’esclaves Malgaches, Africains et Indiens viennent s’ajouter à la population blanche des colonies.

Après l'abolition de l'esclavage, en 1835 par les Anglais, et en 1848 par les Français, les plantations réclament toujours plus de bras et les colons font appel à une autre population, celle des "engagés". Plus tard, d'autres émigrations volontaires toucheront l'île, celles des Indiens musulmans et celles des Chinois.

Les mariages mixtes s’accélèrent au fil du temps. La beauté du métissage se révèle dans toute sa diversité, à chaque coin de rue de nos îles. De cette histoire pleine de mouvements et de rencontres, est née une grande richesse culturelle.

Pour se comprendre, les habitants de ces colonies ont forgé une langue vernaculaire, le créole, hérité du vieux français, épicé de mots d'origine malgache ou tamoule, imagée à souhait.

Ils ont également élaboré une musique tantôt fortement influencée par les cultures malgaches et africaines, tantôt se nourrissant des musiques traditionnelles d’Europe tels que le quadrille, la scottish, la polka et la mazurka. Séga créole, séga ravanne, séga tambour, ségakordéon, maloya, moutia : autant de noms donnés à une alchimie musicale propre aux îles du sud-ouest de l’Océan Indien.

Et que dire de la cuisine de ces îles, certainement l’une des plus riches en saveur car née de recettes provenant des trois continents qui les ont peuplés.

Métissage sans uniformité car chacun cultive, dans sa cuisine, dans sa musique, dans ses croyances, le souvenir de ses origines. L'expression culturelle est à l'image de ses habitants, métissée et plurielle, un peu d'ici, un peu d'ailleurs.

Tout au long des textes qui vont suivre, nous allons vous retracer le peuplement de l’Île de la Réunion, étant entendu que le peuplement des îles voisines s’est déroulé pratiquement dans les mêmes conditions.  

 

 

Les Européens

 

Les premiers habitants Européens de la Réunion débarquent dans l’île en 1665. Ils sont une vingtaine de colons français.

En 1704, sur 734 habitants, on recense 423 colons blancs pour 311 esclaves noirs. La plupart des colons sont français mais on y trouve quelques Italiens, Espagnols, Portugais, Allemands, Anglais, Hollandais.

Au début du XVIIIe siècle, l'île connaît une grande expansion à la suite de l'introduction du café, et les Européens affluent. Les cyclones, les maladies, l’érosion des sols, la concurrence d’Haïti vont entraîner le déclin de la culture du café et le développement de la canne à sucre.

En 1847, à la veille de l’abolition de l’esclavage, sur une population totale de 109 000 habitants, on compte 43 000 blancs.

L'essor rapide de la canne à sucre puis l’abolition de l’esclavage remanient radicalement la situation sociale des colons blancs. La propriété se concentre entre les mains de quelques grandes familles qui seront appelés « gros blancs ».  Les petits colons sont contraints de se retirer vers les hautes terres encore inexploitées. Ils seront appelés « petits blancs des hauts ».

Sur les grandes propriétés, deux mondes vivent côte à côte : Dans les champs et les «calbanons »,  les esclaves avec leurs traditions afro-malgaches, puis les engagés indiens avec leur propre culture, et dans les salons, les blancs qui font la fête sur des airs européens à la mode.

En dehors des grandes exploitations de canne à sucre, un brassage des races va s’opérer entre les descendants des Malgaches, des Africains, des petits blancs et les nouveaux arrivants en provenance de l’Asie.

Par la suite, certains descendants de gros blancs vont se lancer dans la création d’entreprises liées aux nouvelles activités économiques, d’autres vont s’orienter vers les professions libérales et les administrations. Les descendants des petits blancs qui se seront largement métissés occuperont les emplois subalternes jusqu’à ce que la départementalisation de l’île leur permette d’accéder aux études.

Le nouveau statut de l’île, son développement économique puis son ouverture sur l’Europe, va entraîner la venue d’un nombre relativement important de fonctionnaires et de cadres d’entreprises d’origine européenne qui seront appelés zoreils.

 

 

Les Malgaches

 

Les premiers habitants de la Réunion sont des malgaches. En effet, Louis Payen et Pierre Pau, deux colons français installés à Madagascar se décident d’aller vivre à Bourbon en 1663. Accompagnés de dix Malgaches, dont trois femmes, ils débarquent dans la Baie de Saint-Paul. Au bout de quelques mois, un conflit éclate entre les blancs et les noirs. Les dix malgaches s’enfuient vers les hauts de Saint-Paul et forment les premières familles de l’île.

Au fil des escales, d’autres Malgaches ont été emmenés pour travailler aux champs.

Introduits comme serviteurs, ils s’avèrent vite difficiles à contrôler. En 1676, une première tentative de révolte est brutalement réprimée. C’est à cette époque que la notion d’esclave apparaît. Cette notion est officialisée en 1685 avec la publication du Code noir.

Avec l’abolition de l’esclavage en 1848, beaucoup de descendants de Malgaches vont quitter leur maître et les plantations du littoral pour s’installer à mi-hauteur, voire dans des îlets très reculés. Avec la modernisation de l’économie et la mise en place des droits sociaux, ils reviendront plus tard chercher du travail dans « les bas ».

De 1922 à 1930, nous assistons à la dernière vague d’immigration de travailleurs engagés malgaches.

Beaucoup de mots qui désignent des lieux ou des objets à La Réunion sont empruntés au malgache, car les européens n’en possédaient pas pour décrire ces choses propres aux tropiques. On peut citer papangue (qui veut dire rapace), soubique (qui signifie panier tressé), salaze (qui désigne un pic montagneux), Cilaos (lieu que l’on ne quitte pas), Mafate (lieu dangereux).

Sur le plan culinaire, relevons deux plats bien connus : le romazava (à base de viande de bœuf et de brède mafane) et le Ravitoto (à base de viande de porc et de brède de manioc).

Au niveau musical, les Malgaches nous ont apporté le jejy, instrument de musique connu à la Réunion sous nom de bobre et ils sont à l’origine du maloya, mot qui proviendrait de Madagascar et qui traduirait l’idée de souffrance et de complainte.

 

 

Les Africains

 

La Compagnie Française des Indes Orientales, créée par Colbert en 1664, décide de produire dans les colonies françaises des denrées exotiques. Pour produire ces marchandises, le système colonial fait massivement appel à l’esclavage. C’est dans ces conditions que débute la culture du café puis de la canne à sucre.

Pour faire face à la demande de main d’œuvre, l’Afrique de l’Est devient la principale source d’esclaves pour la Réunion, la France ayant obtenu du Vice-Roi de Goa l’ouverture d’un comptoir au Mozambique. Par ailleurs, les esclaves africains sont réputés être plus dociles que  les Malgaches.

Avec les Malgaches, ils ont mélangé leurs chants et leurs danses et les ont adaptés à leurs nouvelles conditions de vie. C’est ainsi que naît le séga, mot dérivé de t’chéga qui vient du Mozambique et qui veut dire : « retrousser, relever ses habits». Le kayamb (appelé Maravanne à Maurice), le roulèr  (appelé Ravanne à Maurice) et le bobre sont les instruments de base du séga. Avec le moringue, le séga devient un moyen pour les esclaves d’évacuer leurs ressentiments à l’égard des maltraitances subies au cours de longues journées de labeur.

Au départ, la plupart des blancs considèrent le séga originel comme étant bâti autour d’une musique mineure, de paroles incohérentes et d’une danse manquant de retenue, si bien que pendant longtemps il sera pratiqué loin des regards des colons et que sa transmission sera strictement orale. Cependant, au fil du temps, un véritable métissage artistique va s’opérer et transformer ce séga pour donner naissance à ensemble musical typiquement créole. A coté du séga des champs et des « calbanons » on assistera au développement du séga des villes et des salons.

Afin de se différencier du nouveau séga dit « séga créole », le séga ancestral ou « séga des noirs » prendra le nom de maloya à la Réunion alors qu’il s’appellera séga ravanne à Maurice, séga tambour à Rodrigues et Moutia aux Seychelles.

Après l’abolition de l’esclavage en 1848, comme les Malgaches, beaucoup de descendants d’Africains vont quitter leur maître pour s’installer dans les hauts. Ils reviendront plus tard sur le littoral, lorsqu’ils seront sûrs de garder leur liberté.

 

 

Les Indiens de la Côte orientale de l’Inde

 

Arrivés sur l’île aux environs de 1700, les premiers Indiens sont des esclaves sans identité.

A l’abolition de l’esclavage en 1848 et jusqu’en 1882, les « mestrys » qui sont des contremaîtres commissionnés, sont chargés de recruter les Indiens en Inde du Sud, dans la région du Tamil Nadu. Ces engagés font partie des basses castes et des intouchables. Appelés indûment «malbars», les hommes sont principalement recrutés pour l’agriculture, et les femmes pour la domesticité.

De nos jours, l’image du « malbar » est encore attachée à la canne à sucre, qui va du simple coupeur au grand propriétaire en passant par l’employé d’usine. Mais  ils sont aussi dans d’autres secteurs d’activité : fonctionnariat, entreprises et transports routiers.

Sur le plan culturel, ils se divisent en trois groupes :

- les familles dites malbars traditionnels,

- les artisans du « renouveau tamoul» à la recherche de leurs racines ;

- et ceux qui, sans renier leurs origines, font passer leur indianité derrière le système de valeurs occidentales.

Les descendants des rares engagés qui ne sont pas venus du Sud de l’Inde, se fondent dans la masse. En quittant leur mère-patrie, les Indiens ont perdu leur caste et ont su tirer profit de l’économie réunionnaise.

Les Indiens ont apporté à la cuisine réunionnaise ses épices, principalement le curry et le massalé ; le curry vient du mot tamoul « kari » qui a donné son nom à nos fameux « caris » et signifie « râgout », « plat mijoté » ; le curry est un mélange d’épices dont la principale est le curcuma. Le massalé viendrait  du mot « massala » employé en Inde du Nord et qui veut dire « mélange ».

La fête du Dipavali ou fête des Lumières est, depuis quelques années, la manifestation phare de la communauté tamoule. La marche sur le feu, moins médiatisée, est célébrée régulièrement depuis le XIXème siècle.

 

 

Les Indo-Musulmans

 

Les Indiens musulmans, appelés Arabes, arrivent à La Réunion, vers 1880, au lendemain de l’abolition de l’esclavage.

Ils arrivent de Bombay et du Gujerat. De tradition maritime, ils sont commerçants. Ils approvisionnent l’île en riz, épices, coton et autres marchandises provenant des pays de l’Asie. Ils commercialisent les productions agricoles locales. Ils servent d’intermédiaire entre planteurs et consommateurs. Mais ils abandonnent vite l’alimentaire aux chinois pour se consacrer à la manufacture et au négoce de textile.

L’intensification de cette immigration à partir de 1910 va permettre l’installation définitive de la communauté Gudjarati. Un travail audacieux et une solidarité communautaire expliquent certainement que les Indo-Musulmans sont devenus un des rouages essentiels du système économique réunionnais. Toutes les grandes villes de notre île ont leur rue commerçante de « magasins zarabes ». Aujourd’hui, leurs descendants se trouvent à tous les échelons de la hiérarchie sociale.

A partir de 1972, un autre groupe de musulmans originaires du Gujerat arrivent de Madagascar : ils sont appelés Karanes.

Bien que d’obédiences diverses, les indo-musulmans de La Réunion se côtoient sereinement. Comme tous les musulmans du monde entier, ils respectent le ramadan ; ils fêtent l’Aïd el fitr (la fin du ramadan), l’Aïd el Kebir, en hommage au prophète Abraham. Chaque musulman essaiera de faire le pèlerinage à la Mecque, au moins une fois dans sa vie. Le jeune arabe reçoit un enseignement religieux à la Médersa, l’école coranique.

L’occidentalisation des Indo-Musulmans se retrouvent dans leur tenue vestimentaire, l’éducation familiale, la scolarisation laïque, les loisirs...

Les Gudjarati ont contribué à la richesse de la cuisine locale. Leurs apports sont incontournables, en particulier ces deux friandises salées : le samoussa et le bonbon piment.

 

 

Les Chinois

 

La présence des chinois à La Réunion remonte à plus de 160 ans. Leur immigration revêt deux formes : une contractuelle et une autre dite libre.

Les premiers chinois, de l’immigration contractuelle, sont des coolies de Malaisie. L’ultime contingent, en 1901, vient de Fujian en Chine. Ces travailleurs, engagés aux travaux d’agriculture, d’endiguement des rivières et à la sériculture, ont un contrat de travail à durée déterminée. Refusant leur condition de vie et de travail, ils organisent des mutineries, aussi la plupart d’entre eux sont rapatriés en 1908.

L’immigration dite libre débute en 1862. Elle concerne des chinois volontaires, sans contrat de travail, des Cantonnais de la province de Guangdong, des Hakkas de la région de Meixian et quelques années plus tard, des chinois des possessions françaises du Sud-Est asiatique (l’Indochine). Cette migration cesse en 1950, en raison de la fermeture de la Chine.

La population chinoise d’aujourd’hui est composée de survivants d’immigrants libres et surtout de générations nées à la Réunion. Le manque de femme chinoise, les différentes ethnies, l’éducation, les normes de la société réunionnaise, entre autres expliquent le métissage.

Les immigrants chinois ont surtout réussi dans le commerce : qui ne connaît pas la boutique chinoise ! Et la restauration ! shop shuey ! riz cantonnais ! bouchon !

Leur réussite est due à leur dynamisme et surtout à ces liens traditionnels de solidarité qui existaient au sein de la communauté. Depuis fin 1970, les chinois ont élargi leur champ professionnel : secteur public, grandes entreprises, professions libérales.

Si les chinois sont majoritairement catholiques, des traditions ancestrales bouddhistes sont perpétuées dans les temples.

Les associations culturelles essaient, dans leurs différentes actions, à préserver et à diffuser une culture chinoise : soirées, sorties, danses, cours de mandarin et de calligraphie, pratique de Taï Chi ... Elles fêtent avec faste le Nouvel an chinois et le dieu guerrier Guandi.

 

 

Les Comoriens

 

A l’exception d’un petit nombre d’esclaves noyés dans la masse des Africains et des Malgaches, la majorité des Comoriens est arrivée à la Réunion à partir des années 1980 / 1990. Leur venue s’est fait progressivement pour atteindre un point culminant en 2005.

Ils ont généralement fui la pauvreté ainsi que le manque de travail qui sévissait dans leur archipel.

La population comorienne s’est installée à la Réunion dans les villes du littoral, souvent regroupée en communauté. Si certains se sentent bien intégrés et estiment qu’ils ont un meilleur cadre de vie, d’autres se sentent mal acceptés et ont des difficultés d’adaptation au mode de vie des Réunionnais et à la langue.

Les chefs de familles travaillent généralement dans les commerces, le bâtiment, la boulangerie, chez les garagistes, tandis que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants ... des enfants en nombre beaucoup plus important que la moyenne de l’île.

Leur culture ancestrale est vécue au quotidien. Elle est une force unifiante autour de laquelle ils se réunissent souvent. La religion musulmane, leurs habitudes vestimentaires et culinaires, leur musique, leur danse et leur artisanat font partie intégrante de leur vie quotidienne.

Comme les Indo-Musulmans, ils respectent le Ramadan et fête l’Aïd El Kebir. La plupart des femmes portent des vêtements traditionnels et les hommes se rendent à la mosquée en portant le kofia, un bonnet brodé à la main par les femmes.

Arrivés tardivement, les comoriens n’ont pratiquement pas influencé la culture réunionnaise. Néanmoins, on peut relever qu’ils ont été à l’origine d’une relance sur le marché de certains produits alimentaires comme le fruit à pain, le manioc, la patate douce, le songe, la banane verte, que les Réunionnais avaient délaissés au cours des décennies précédentes. Par ailleurs, si les premières générations sont restées ancrées sur leur mode de vie, on assiste de plus en plus à une certaine intégration des plus jeunes.

Maurice, Réunion, Rodrigues, Seychelles, nous sommes un monde de contrastes, un carrefour de cultures, de religions et de coutumes. Nous bénéficions d’une faune et d’une flore incomparables. Nos fleurs, nos fruits, nos senteurs et nos saveurs sont à découvrir en permanence.

Notre complémentarité touristique faite de plages et de montagnes à couper le souffle, nous poussent à nous ouvrir ensemble vers le monde, vers un monde meilleur pour nos enfants. Pour y arriver, sans doute devrons-nous faire tomber quelques barrières, sans doute devrons-nous faire tomber quelques frontières …

 

Extrait de la Soirée Littéraire et Musicale de l’A.R.T :    

"Culture métisse des îles du Sud-Ouest de l'Océan Indien"

 

 

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